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Maroc Telecom : Le Palais en embuscade
02-06-2006
Le groupe de médias et de télécoms Vivendi, actionnaire de référence de Maroc Telecom depuis sa privatisation controversée, est la cible d'une proposition de rachat, assortie d'un éventuel démantèlement du groupe, lancée par l'un de ses actionnaires, le fonds d'investissement Sebastian Holdings. Le capital de Vivendi est très éparpillé, aucun actionnaire ne dépassant les 5%. Une situation qui aiguise bien des appêtits, aussi bien à l'international que dans le premier cercle affairiste de la monarchie.
Sebastian Holding, dont l'entrée surprise dans le capital de Vivendi en mars a alimenté toutes les rumeurs, est dirigé par le Norvégien Alexander Vik, accompagné de l'Iranien Amir Jahanchahi et du Belge Benoît Jamar, ceux-là mêmes qui avaient soutenu l'offensive de Vincent Bolloré qui avait contribué à mener une révolution de palais chez Havas. But de l'opération : secouer le titre pour le faire monter. Avec, comme argument, le fait que le conglomérat vaut moins que la somme de ses actifs. Donc, dans les intérêts des actionnaires, il faudrait vendre un à un lesdits actifs et engranger le cash, tout simplement. Sebastian Holdings a expliqué que son intérêt résidait dans la sous-évaluation boursière du groupe, un handicap reconnu par la direction de Vivendi. Une source proche du fonds, citée par la presse anglaise, a avancé l'hypothèse ambitieuse de racheter la totalité du groupe à 33,50 euros le titre, soit 38,6 milliards d'euros. Reste à savoir si ses plans sur la comète sont financièrement exacts. Des analystes de la City font valoir que le prix de 33,50 euros est peu éloigné des valorisations des experts, en somme des parties, sans décote, et donne donc une faible marge de rentabilité à Sebastian Holdings en cas de revente des actifs un à un. BNP Paribas valorise Vivendi 34 euros par action, Bear Stearns 33 euros. Avant l'assemblée générale du 20 avril, Morgan Stanley a réalisé une évaluation des actifs de Vivendi Universal : 19,9 milliards d'euros pour la téléphonie (SFR, Elektirm, Neuf Cegetel et Maroc Telecom), 11,9 milliards pour Universal Music et les 20% de NBC Universal, 6,4 milliards pour le groupe Canal Plus, 2,9 milliards pour le report fiscal et 1 milliard pour les "activités ludiques" (jeux vidéos) . En retirant la dette et les frais de fonctionnement, on arrive, au total, et selon la méthode de la "somme des parties" à 36,97 milliards d'euros, soit 31,92 euros par action Vivendi.

Une scission à la tronçonneuse
L'annonce de l'entrée de Sebastian holdings dans le capital de Vivendi a suscité un certain émoi dans le groupe multimédia français, mais la proposition a été rejetée catégoriquement par sa direction. Si l'Etat-major de Vivendi connaissait, officieusement, l'entrée du fonds d'investissement, elle n'imaginait pas que ce cheval de Troie soit devenu, si péremptoirement, son premier actionnaire ! Cette proposition aurait fait suite à des "discussions amicales" avec Vivendi et aurait été formulée "à sa demande". Le refus de la direction qui semble démentir cette assertion intervient après trois rendez-vous avec le fondateur de Sebastian Holdings et ses associés. Selon une enquête de l'hebdomadaire "Challenges" du groupe "Nouvel Obs", signée Martine Orange, spécialiste des arcanes de Vivendi, des conversations privées auraient déjà eu lieu entre certains membres du conseil de surveillance et les représentants de Sebastian Holdings sur le sujet. En mars, les trois mousquetaires de Sebastian Holding sont reçus en catimini par Jean-Bernard Lévy, président du directoire de Vivendi, ainsi que par deux cadors du conseil de surveillance Jean-René Fourtou et Claude Bébéar. Les "raiders" proposent de racheter l'entreprise avec le soutien des trois hommes d'affaires français. Leur montage est de "décoter" Vivendi puis de créer un nouvel ensemble, contrôlé par Sebastian Holdings et financé par endettement bancaire. Ces dettes devraient ensuite être colmatées en partie par des cessions d'actifs, dont éventuellement Maroc Telecom. Retirer Vivendi de la Bourse, l'idée, trottait déjà dans l'esprit de ses dirigeants, mais sa structure gigogne et sa trajectoire erratique depuis la folle épopée de Jean-Marie Messier rendent l'option plus que délicate. Entre-temps, Sebastian Holding s'est emparé de 4% des droits de vote. Un document d'une quinzaine de pages parviendra au siège de Vivendi, le week-end du 13 mai. Opposés au démantèlement du groupe, les administrateurs comme le directoire rejettent finalement l'offre de Sebastian Holdings. L'abandon du groupe Canal+ n'est pas à leur goût. Par ailleurs, le sort de Maroc Telecom, entreprise phare et juteuse, qui valait déjà plus de 5 milliards d'euros n'est pas mentionné dans le document. Ce qui intrigue Vivendi qui s'inquiète davantage de ce qui pourrait être une manœuvre de dépossession menée en sous-marin par un repreneur encore tapi dans l'ombre. L'offre du trio est soutenue par la banque teutonne Deutsche Bank et Bank of America. La lettre de financement, jointe au document de Sebastian Holdings, stipule que les deux méga-banques sont prêtes à financer le projet sous plusieurs conditions, dont l'obtention du soutien de la direction. Elle n'est pas non plus jugée sérieuse. Le président du directoire de Vivendi, Jean-Bernard Lévy, a critiqué avec virulence cette proposition qu'il considère "sans base financière solide et comme nulle et non avenue". L'affaire prend néanmoins suffisamment d'ampleur pour que les banques -Goldman Sachs et Rothschild- se trouvent mandatées en défense et que l'Autorité des marchés financiers soit alertée. « Nous avons reçu un document, que nous n'appellerons pas document de travail mais ébauche de proposition, sur un projet alternatif à la stratégie de Vivendi, qui conduit à un démantèlement du groupe », déclarera sans ambages Lévy devant un parterre d'analystes financiers médusés. Il révélera la méthode à la tronçonneuse que Sebastian Holdings veut : Une "scission en trois morceaux" de ce groupe qui réunit télécoms (SFR et Maroc Télécom), médias (Canal +), musique et jeux vidéo, avec la "cession immédiate" d'une des branches et un financement par "effet de levier". Ce document, "rejeté à l'unanimité" par la direction du groupe, n'était "pas clairement structuré", "certains actifs ne sont pas mentionnés" (Maroc Telecom en l'occurrence), et « il manque 10 milliards dans le financement de l'offre", martèlera Lévy. Pour conforter cette stratégie, Vivendi a relevé sa prévision de bénéfices pour 2006 et a même prévu pour 2011 un bénéfice de 3,5 à 4 milliards d'euros. Pourtant, la revendication des "raiders" est simple : donner une stratégie cohérente au groupe afin de tirer parti de ses forces et mieux le valoriser. Les deux investisseurs, connus dans le microcosme financier pour jouer au "cheval blanc", risquent de trouver de nombreux supporters dans leur démarche. En effet, depuis trois ans, les marchés marquent régulièrement leur déception vis-à-vis d'un titre à la stratégie virevoltante. Même si la Bourse a un temps acquiescé aux timides restructurations du groupe, comme la prise de contrôle majoritaire de SFR et de Maroc Telecom, ils demeurent sceptiques sur le devenir d'un groupe jugé plus proche d'un portefeuille d'actions hétéroclite que d'un major des télécoms. Pour Bruno Hareng, analyste chez ING, "le scénario de reprise est crédible car il y a beaucoup d'actifs qui pourraient être vendus facilement". « Cela aurait du sens et ne serait pas si compliqué mais cela nécessiterait un acheteur avec une assise financière solide. Et d'ajouter, Sebastian Holdings est riche, mais je doute qu'ils puissent le faire pour leur propre compte ».
Une proie de choix
Sous les lambris de Vivendi, la question de la vente de certains actifs à la découpe, dont Maroc Telecom, et un recentrage sur les activités de contenus sont de plus en plus évoquées. La cession du téléphone est envisagée par tous. Il y a un candidat tout désigné : Vodafone. À plusieurs reprises, le groupe britannique a déclaré son intérêt pour racheter la majorité de SFR et dans la foulée…Maroc Telecom. D'autres repreneurs seraient aussi en embuscade. France Telecom, qui a toujours voulu prendre pied dans la téléphonie marocaine, pourrait aussi être intéressé par Maroc Telecom. Pour résumer, les différentes branches du groupe intéressent plusieurs prédateurs : l'opérateur Vodafone qui détient déjà 44% de SFR n'a jamais caché son intérêt pour le contrôle majoritaire de l'opérateur. Maroc Telecom est aussi pour lui une proie de choix. Au Maroc aussi, les rumeurs vont bon train. La revente de Maroc Telecom intéresse en haut lieu. « Les gens de Sebastian Holding ont fait des projections hâtives et difficilement conciliables avec la réalité du marché car, pour chaque actif, il n'y aurait logiquement qu'un acheteur : Vodafone pour SFR, Lagardère pour Canal+, les private equity pour la musique. Seuls les 51% de Maroc Telecom sont réellement plus liquides avec leur flottant à Paris et Casablanca », estime pour sa part un analyste marocain qui fait aussi remarquer que l'action de Maroc Telecom pour cette raison fait du yoyo avec l'entregent des institutionnels locaux certainement au fait des enjeux qui se trament. Vivendi a, depuis les déboires de Messier , systématiquement communiqué sur les beaux atours de la branche mobile de l'opérateur marocain à la rentabilité rutilante pour séduire ses bailleurs de fonds, « mais aussi pour mieux placer la mariée le jour voulu », précisera un connaisseur de l'entreprise.
Et si le Palais…
Si l'éclatement de Vivendi impose un mécano compliqué en cas de vente à la découpe du groupe, il n'en demeure pas moins qu'il attise toujours plus de convoitises au Maroc. Le Palais, qui avait laissé tomber dans l'escarcelle de Messier ce "bijou" pour des considérations budgétaires, s'en est tardivement mordu les doigts. À l'heure où sa stratégie affichée est de faire valoir des "champions nationaux" qu'il contrôle, une "reprise" spectaculaire du trésor envolé arrangerait bien ses affaires, tant le holding royal ONA pâtit de nombreuses participations en désuétude, malgré les dénégations de son patron Saâd Bendidi qui ne parle des télécoms qu'en "niche d'opportunités". Son transfert de Finance.Com avait pourtant été perçu comme celui d'une perle rare du secteur qui avait fait le bonheur de Othman Benjelloun avec Méditel. Plusieurs observateurs ont d'ailleurs remarqué que le strapontin Maroc Connect, Petit Poucet de la téléphonie contrôlé en "Proxy" par la CDG et Attijari Wafa ne suffit pas aux appétits du Pouvoir. Des théories encore incertaines, avancent l'idée de voir se rééditer un remake de l'immobilier avec les Emiratis dans Maroc Telecom quoi que pourrait en penser l'ANRT… En attendant, le groupe Saham de Moulay Hafid Elalamy, porté au pinacle du patronat par Rabat, a déjà avancé un petit pion sur l'échiquier. D'aucuns y voient déjà la patte de Mohamed Mounir Majidi, l'ordonnateur des affaires de Mohammed VI, qui a de tout temps caressé le rêve de profiter de la manne des télécoms, on se souviendra pour l'occasion de ses turpitudes avec le distributeur GSM Al Maghrib… Pour indice, Maroc Telecom prépare en plus du fameux "triple play", le lancement en Europe d'un opérateur mobile virtuel (MVNO), en commençant par la France et la Belgique, a récemment rapporté le quotidien économique français "Les Echos". Le lancement est prévu dans les mois qui viennent. Maroc Telecom est en train de négocier en France avec SFR, sa société soeur au sein du groupe Vivendi._ Maroc Telecom est associé au groupe marocain Saham et a recruté, pour diriger cette activité, Cyril Ferrachat, qui était responsable des services et contenus du portail chez SFR. Maroc Telecom étudie divers investissements en Afrique depuis qu'il s'est adjugé Mauritel en Mauritanie. L'opérateur est candidat à la privatisation des opérateurs historiques au Cameroun, au Gabon, ainsi qu'au Burkina Fasso. Maroc Telecom avait postulé également pour la 3ème licence mobile en Egypte et pour Tunisie Telecom et s'intéresse à la participation détenue par Verizon dans Gibraltar Telecom. Mais rien de comparable avec l'Egyptien Orascom, coté à Londres et dont l'extension à l'international (Italie, Algérie etc…) est plus claire. Pour l'instant engoncée dans Vivendi, Maroc Telecom n'est qu'une vache à lait pour ses propriétaires pour qui elle ne sert que "de soufflet d'oxygène pour leurs finances". "Avec des distributions massives de dividendes, toute croissance externe est vitrifiée", explique un analyste. En tout cas, la proie est bien dodue depuis qu'elle fait la joie des boursicoteurs. "Avec 6 milliards de dirhams de cash, Maroc Telecom est une vraie corne d'abondance, même si elle ne sert qu'aux intérêts court-termistes de ses actionnaires", rappelle un trader d'une banque d'affaires marocaine, "son PE vivote à 19 du fait des incessants arbitrages en France, ce qui refroidit la surchauffe du titre, mais comparée à l'ONA et à la SNI que l'on sait plombés de dettes et qui affichent un PE de 30, Maroc Telecom devrait être désirable même si son PE atteint 60 !". On comprend alors que sa reprise au Maroc n'est pas une mince affaire. Si Sebastian Holdings a mis aujourd'hui aux Marocains la puce à l'oreille pour rapatrier le tout sous l'aile du Palais, ce dernier manque assurément de levier pour l'engloutir. Ce n'est pourtant pas impossible. Saham, fortement endetté avec la CNIA, n'en serait que le poisson-pilote. En mars dernier, Mohammad Omran, le puissant PDG d'Etisalat, l'opérateur des Emirats n'avait pas manqué d'exprimer son grand intérêt dans les colonnes d'"Arabies". "Si nous sommes approchés, nous répondrons assurément de façon positive", avait-il dit. Quand on sait que les Marocains gardent jalousement un droit de préemption valable sur cinq ans, il suffirait d'un pas pour qu'ils envisagent de s'en approprier le contrôle avec des alliés comme Etisalat et des "boucleurs" usuels de tour de table comme la CDG et d'autres fonds de pensions. « Les Marocains seraient prêts à ne reprendre qu'un noyau dur de 35% de ce fleuron et se suffire des 5 milliards de dirhams de dividendes annuels », murmure-t-on à la Bourse de Casablanca. Une botte secrète que Sebastian Holding pourrait leur offrir sur un plateau d'argent…

Ali Amar  - lejournal-hebdo.com
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